VERS UN JOURNALISME « DE MARCHÉ » ? LES DERIVES DU JOURNALISME, SELON LE SOCIOLOGUE PIERRE BOURDIEU.

Ainsi, la pratique d’un journalisme critique, un journalisme dit « noble » serait en perdition. C’est en tous cas l’avis tranché de Pierre Bourdieu, éminent sociologue disparu en 2002. En effet, sans mâcher ses mots, Bourdieu dénonce une certaine forme de journalisme – selon lui dominante – polluée par les diktats néfastes de la logique marchande et marketing. Ce point de vue, Bourdieu l’a défendu dans de nombreux écrits, et notamment : L’emprise de journalisme[1] et Sur la télévision[2], tous deux publiés en 1996.

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Pierre Bourdieu

Pour le sociologue donc, le journalisme, sous l’influence des pratiques télévisuelles, ne répondrait plus qu’à une logique d’audimat, seule maîtresse de la hiérarchisation des sujets, du choix de ce dont il « faut » ou « ne faut pas » parler. Or, et toujours dans cette idée d’une course à l’audimat, ces sujets seraient fatalement peu risqués, peu originaux, voire formatés. Plus encore, leur seule valeur ne serait plus que commerciale et économique, dépendant uniquement du degré de leur visibilité médiatique. Dans le domaine culturel, il s’agira par exemple – et pour reprendre les termes mêmes de Bourdieu – de privilégier encore et toujours les « best-sellers », « auteurs consacrés » et autres « valeurs sûres ».

Cette tendance est d’autant plus prégnante aujourd’hui, quand on sait que la survie financière des médias dépend principalement de la publicité, et des annonceurs, ces derniers n’ayant d’autres motivations qu’un retour sur investissement, à savoir, en l’occurrence, une audience ciblée et maximisée au service de leurs publicités. Dès lors, au sein de cette véritable logique d’entreprise soumise à des objectifs de rentabilité, les journalistes seraient poussés à privilégier des sujets jugés « tendance », à miser sur la recherche d’une émotion fabriquée, sur du spectaculaire, du sensationnel, ou encore sur une course au « scoop à tous prix ». En d’autres termes, il s’agit de faire de « l’infotainment », de théâtraliser l’information, et non plus de la vérifier, de l’analyser en profondeur, selon les codes d’un journalisme dit « noble » et compétent. Ainsi, toujours selon Bourdieu, le maître mot serait dorénavant « faire simple, faire court », faire ludique, faire sexy, et ce, dans un renouvellement permanent de l’information.

Pire encore, cette dépendance à l’audimat et aux marchés financiers et commerciaux,  conduirait les médias à une veille concurrentielle, à un processus de mimétisme, produisant un contenu fatalement homogénéisé, prétendument accessible et plaisant au plus grand nombre.

Cependant, face à cette domination impériale, celle d’un journalisme commercial, compromis par des impératifs purement marchands, Pierre Bourdieu admet tout de même l’existence – ou devrions nous plutôt dire, la survie –  d’une frange de la profession, une frange qu’il envisage donc comme résistante. Ainsi, bien qu’en grande minorité, quelques journalistes – libres, indépendants et authentiques – n’auraient donc pas encore vendu leur âme à cette diabolique société de consommation, à cette logique marchande et marketing. Le sociologue, évoquant la frange dominante et compromise de la profession, ira même jusqu’à parler d’ « aliénation », point de vue très virulent qui lui vaudra d’ailleurs nombres d’attaques (ou de défenses ?) de la part d’une grande partie du métier se sentant plus que jamais offensée.

Aussi, et quand bien même cette prise de position serait exagérée, voire amalgamée, nous ne pouvons non plus nier que ces pratiques existent, et ce, de façon de plus en plus prégnante. Car, pour survivre dans cet univers hyperconcurrentiel, beaucoup ne misent plus que sur cette course effrénée aux audiences, via un contenu jugé fédérateur, mais finalement et véritablement aseptisé, formaté. Or, cela est loin d’être anodin quand on sait le puissant impact des médias généralistes sur la diffusion de la culture auprès du grand public. Car les médias participent à façonner et légitimer une certaine culture (une culture « uniformisante » et « réifiante », pour reprendre la pensée du sociologue Max Weber), auprès d’un certain public, un large public. Par leur influence, leur puissance, leur accessibilité, les médias forment les goûts du plus grand nombre. Dès lors, quand ces goûts découlent uniquement de critères purement commerciaux, nous devons nous alarmer. Quand le public n’est plus envisagé que comme une cible marketing, et la culture comme un triste produit de divertissement périssable, nous devons nous inquiéter.

Reste quand même à ne pas oublier, et même à saluer, cette frange « résistante » de la profession, que nous jugeons bien moins mince que ne le pense Bourdieu. Car il existe encore beaucoup de journalistes indépendants qui – bien qu’étant malheureusement dans une situation de plus en plus précaire – exercent un journalisme d’analyse, de réflexion, loin des diktats marketing, de l’agenda médiatique, et de la pression de l’audimat. Preuve en est, par exemple : le récent conflit opposant les actionnaires et les journalistes du quotidien Libération, ces derniers luttant au jour le jour pour sauvegarder leur indépendance et leurs compétences de journalistes, face à la gestion jugée trop « managériale » de leurs actionnaires.

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Enfin, n’oublions pas cette incroyable plateforme d’expression qu’est Internet, outil de publication libre de toutes pressions et influences, mais aussi principalement gratuit, n’assurant pas, ou peu, la survie financière de ceux qui y écrivent…


[1] BOURDIEU, Pierre, L’emprise du journalisme, Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 101-102, Mars 1994, pp. 3-9

[2] BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, Editions Liber, Paris, 1996

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