LA BANDE DESSINEE SUR LE MARCHE DE L’ART : UN « ART MINEUR » PROMU AU RANG D’OEUVRE D’ART ?

Depuis peu, les salles de vente aux enchères accueillent un art jusque-là considéré comme indigne de ces prestigieux lieux : la bande dessinée. Longtemps toisées et méprisées, ces œuvres commencent aujourd’hui à faire les beaux jours des galeries, intéressant nombre d’acteurs du marché, de par leur intérêt artistique, mais aussi et surtout, économique. Car en effet, nous parlons là d’une véritable économie de la culture, un modèle néo-libéral au sein duquel la bande dessinée creuse lentement son trou, pour le meilleur ou pour le pire, selon les avis et les points de vue.

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En s’intégrant sur le marché de l’art, la bande dessinée s’expose plus que jamais à un critère de valeur déterminant au sein d’un système capitaliste : la rentabilité financière. Mais ce marché est encore naissant. Aussi, les travers portés par une course effrénée au profit financier (spéculation, prix démesurés, expertises douteuses etc.) semblent ne pas encore avoir totalement infectés le secteur. Parallèlement, seuls quelques élus arrivent pour l’instant à tirer leur épingle du jeu, à savoir les « stars » de la profession, avec à leur tête Hergé (dont l’une des planches s’est récemment vendue à près de 300 000€), ou, dans un autre genre, Enki Bilal. Citons également Hugo Pratt, Franquin, Tardi, Jean Giraud, ou encore Marjane Satrapi. Seulement, excepté ces quelques illustres noms, la plus grande majorité des dessinateurs désireux d’entrer dans le marché doivent pour l’instant se contenter d’un niveau de vente et de prix très modestes.

Enki Bilal - White queen black king

Enki Bilal – White queen black king

Mais alors, qui sont ceux qui achètent et investissent dans la bande dessinée ? D’abord – et peut-être parce qu’il s’agit justement d’un marché encore « frais » – se sont principalement de vrais afficionados du genre (et non de purs investisseurs financiers, sans réel goût artistique pour cet art). Ces acheteurs, souvent jeunes, passionnés de bande dessinée depuis l’enfance (collectionneurs ou non), ont aujourd’hui les moyens d’investir dans des planches originales, 1ères éditions, albums tirés à peu d’exemplaires, toiles et autres objets spécialisés, sans pour autant se ruiner (les prix pratiqués étant encore nettement inférieurs aux autres secteurs du marché, et donc, beaucoup plus accessibles aux bourses dites « modestes »). Cependant, face à l’attrait économique de plus en plus évident que représente ce segment du marché, commencent à y regarder de plus près ces « purs » investisseurs, ceux n’ayant d’autre intérêt que de gagner de l’argent.

Dès lors, compte tenu du développement du marché, c’est sans surprise que de grandes maisons d’enchères se lancent elles aussi dans l’aventure. Citons – entre autres – les plus illustres : Christie’s, Sotheby’s, ou encore Artcurial (cette dernière, spécialisée dans les ventes des dessinateurs Joan Sfarr et Enki Bilal). Et ce, sans oublier les nombreuses galeries spécialisées dans le genre qui commencent peu à peu à voir le jour (principalement à Paris pour le moment).

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Si certains se félicitent alors de cet essor, y voyant notamment le moyen d’enfin donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée (sans compter une potentielle source de revenus supplémentaires pour ces auteurs évoluant sur un marché à la rentabilité autrement très incertaine) ; d’autres en revanche craignent pour cet art, et de le voir se retrouver en proie aux travers quelques fois portés par la notion même de marché de l’art, de marchandisation de la culture.

Effectivement, compte-tenu des enjeux commerciaux et financiers portés par un marché, celui de l’art n’échappe pas aux diverses stratégies – parfois contestables, et contestées – mises en place en vue d’une rentabilité maximum.  C’est notamment ce que l’on peut observer sur le marché de l’art contemporain, secteur extrêmement rentable, et fatalement, extrêmement spéculatif. Beaucoup y dénoncent d’ailleurs les stratagèmes de certains des acteurs du marché afin de valoriser économiquement des œuvres dont la valeur artistique n’est pas véritablement assurée.

Suivant une telle logique, on assiste à une perte de cette valeur esthétique, au profit d’une valeur exclusivement financière. En d’autres termes, plus l’œuvre se vend cher, plus on en parlera, plus on l’estimera. A terme, l’un des principaux risques de ce système est d’entrer dans un genre de cercle vicieux, à l’intérieur duquel sont soutenus encore et toujours les mêmes artistes – à savoir, ceux estimés comme les plus rentables – au détriment de la myriade d’artistes méconnus, mais non dénués de talent.

D’autant plus que, dans un contexte aujourd’hui internationalisé, l’art est peu à peu devenu un véritable moyen d’investissement financier pour les plus riches de la planète, ceux épargnés par la crise économique. Le pouvoir de légitimation d’une œuvre d’art semble donc être désormais dans les mains de ceux détenant le capital.

Aussi, que risque réellement la bande dessinée en entrant dans un tel système capitaliste ? S’expose-t-elle à des règles et normes n’ayant rien de véritablement artistiques ? Ou au contraire, est-ce là le moyen d’enfin reconnaître et légitimer cet art et ces artistes à leur juste valeur ? Seul l’avenir nous le dira…

LE DROIT D’AUTEUR, PLUS QUE JAMAIS EN DIFFICULTE…

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Pour certains obsolète et liberticide, pour d’autres garant de la survie de la création, le droit d’auteur est – aujourd’hui plus que jamais – un sujet brûlant et polémique, mais surtout stratégique. La preuve en est : cette surenchère de lois, rapports et sommets internationaux, n’ayant de cesse de courir après les évolutions technologiques et sociétales de ces dernières décennies, mais sans jamais les rattraper, ne révélant malheureusement qu’une incapacité à trouver des solutions efficaces et dignes de ce nom. Car face à un système extrêmement complexe et constamment en mouvement, l’encadrement juridique reste flou, inadapté, et presque impossible à harmoniser à l’échelle globale (sur un marché numérique qui, rappelons-le, est lui-même global). Et de cette carence, se nourrissent aujourd’hui nombre de conflits d’intérêt et d’opinions, déchirant auteurs, consommateurs et autres producteurs.

Originellement, le droit d’auteur fut conçu comme un dispositif juridique ayant pour but de protéger la création, en définissant sa propriété et les droits qui en découlent (notamment les droits patrimoniaux assurant une rémunération à l’auteur lorsque son œuvre est exploitée par autrui ; et les droits moraux garantissant le respect – perpétuel – de l’intégrité de la création). Mais aujourd’hui, pouvons-nous considérer cette définition comme quelque peu simpliste et surannée ? Oui, si l’on prend conscience que les notions d’œuvre et d’auteur ont aujourd’hui muté, devenant imprécises, plurielles, difficiles à définir clairement et surtout, universellement. Beaucoup semblent en effet s’accorder la légitimité de revendiquer la « paternité » d’une œuvre : de l’artiste au producteur, en passant par le designer et l’ingénieur numérique, voire même, dans certains cas, l’utilisateur. L’œuvre tend à devenir « collective », faite par tous et pour tous. Parfois même, elle est revendiquée comme telle par les créateurs eux-mêmes.

Rappelons cependant que les fervents défenseurs du droit d’auteur lui reconnaissent son indispensabilité du fait qu’il permet de valoriser économiquement des contenus culturels (en d’autres termes, créer une valeur d’échange, de la rareté et de l’exclusivité à des idées), allant même jusqu’à jouer un rôle de catalyseur de la création (en assurant une rémunération et une indépendance sur un marché autrement très risqué et incertain, et donc peu engageant). Or, si nous ne nions pas cette fonction d’instrument d’une régulation économique artificielle mais nécessaire, garant d’un équilibre (parfois précaire) entre diffusion et rémunération ; nous pouvons tout de même émettre quelques doutes quant à sa réelle efficacité. Car, et à y regarder de plus près, cette rémunération promise n’est-elle pas loin d’être équitable ? Le plus gros des sommes n’est-il pas finalement perçu par une poignée de privilégiés (les quelques « happy few » du devant de la scène médiatique) ? Et ce, principalement grâce aux bases de calculs, souvent très imprécises et contestables, exercées par des sociétés spécialisées dans la collecte et la répartition de ces droits (permettons-nous de citer la puissante SACEM, dont la gestion opaque, voire plutôt douteuse, est bien souvent dénoncée).

Par ailleurs, et outre cette rémunération inéquitable, pour certains, le droit d’auteur n’est rien d’autre qu’un dangereux frein à la libre circulation du savoir et des contenus culturels. Rien d’autre qu’un instrument servant des intérêts purement capitalistes, loin d’une conception éthique et idéologique de l’œuvre culturelle libre d’accès et d’utilisation, dont découlerait une multitude de bienfaits pour nos sociétés. Mais seulement voilà : comment ne pas considérer cette approche, certes hautement louable et humaniste, comme irréelle et utopiste ? Comment sérieusement envisager de destituer les créateurs de tous leurs droits, sans pour autant les décourager d’entreprendre un travail souvent long, risqué et fastidieux ?

Cette problématique prend aujourd’hui toute sa mesure alors même que la consommation de contenus culturels se fait de plus en plus sur, et grâce à Internet. Le paradoxe est manifeste : Internet, lieu de partage et de publicisation gratuite, globale et instantanée (certains rajouteront « non-formatée », loin des diktats commerciaux véhiculés par les médias de masse) offre un accès sans précédent à des œuvres culturelles, légalement détenues par leurs créateurs. D’où cette consommation en ligne souvent illégale, bien que non ressentie comme telle, tant ce mode d’accès à la culture s’est aujourd’hui banalisé. Mais comment trouver une solution à cette contradiction fondamentale entre ces droits de propriété et ce marché libertaire et universel ? Beaucoup s’y sont cassé les dents, essayant de concevoir de nouveaux modèles économiques efficaces, malheureusement sans succès (citons des tentatives peu concluantes telles que la mise en place de sites de streaming musical semi-payants à l’image de Deezer). Sans compter l’inefficacité de toutes ces campagnes de sensibilisation à l’attention des « internautes-pirates ». Ainsi que l’échec des solutions basées sur la sanction juridique, telle que la fameuse loi HADOPI n’ayant toujours pas réellement prouvé son efficacité…

Autre problématique avancée comme argument par les défenseurs de la suppression du droit d’auteur : la rémunération découlant de l’achat de l’œuvre. Est-elle encore la principale source de revenu des artistes ? Une réponse catégorique nous semble honnêtement impossible, tant les cas sont pluriels et divers… Cependant admettons que, bien qu’Internet tende à priver les artistes de cette rémunération directe (découlant de l’achat de l’œuvre), il offre parallèlement d’autres avantages, non négligeables, surtout dans une société fondée sur un système ininterrompu de communication et d’information. Car en effet, le numérique représente aussi un incroyable outil de communication, permettant aux artistes d’acquérir une notoriété massive et globale, et ce, extrêmement rapidement. Grâce à Internet, se créée une communauté autour d’une œuvre ou d’un artiste, autrement dit une force fédératrice ayant, par ricochet, le pouvoir d’impulser l’achat de produits complémentaires à l’œuvre initiale (produits dérivés, places de concert etc.). Mais cette rémunération « indirecte » est-elle suffisante ? Non, pour la myriade de « petits » artistes peinant à vivre de leur art. Mais qu’en est-il des « géants » de ces industries culturelles ? Ceux sur le devant de la scène. Ceux qui utilisent le numérique, et notamment les réseaux sociaux, comme outil de communication, et donc précisément ce système de gratuité et de diffusion à l’échelle globale (qu’ils dénoncent par ailleurs lorsqu’il s’agit de consommer gratuitement leurs œuvres sur Internet) ? N’y trouvent-t-ils finalement pas leur compte ?

Alors oui, le droit d’auteur semble complétement dépassé. Mais pouvons-nous sérieusement penser à le supprimer, sans pour autant priver les artistes du respect de leur travail ? Mais surtout, sans les décourager purement et simplement de créer ? Le dilemme reste pour l’instant sans réponse…

LE FINANCEMENT PARTICIPATIF SUR INTERNET : UN NOUVEAU SOUFFLE POUR LE CINEMA ?

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Financer son  film grâce à la seule générosité des internautes ? C’est la séduisante promesse portée par le financement participatif sur Internet, aussi appelé « crowdfunding ». Mais au-delà de cette vision utopiste des choses, que peut-on réellement attendre de ce nouveau modèle économique ?

D’un point de vue purement financier, force est de constater que le financement participatif est encore loin de révolutionner les modèles de production « classiques » de l’industrie cinématographique (surtout en France, les États-Unis étant déjà plus coutumier du fait). Certes, il s’agit d’un coup de pouce non-négligeable (notamment pour les films indépendants), mais néanmoins minime dans l’ensemble du budget nécessaire pour monter un film. Le « crowdfunding » n’est donc pas encore prêt à se substituer totalement aux modes de financement traditionnels, sans compter qu’il ne résout pas les problèmes de diffusion auxquels sont confrontés nombre de « petits » projets (le financement participatif ne garantit pas au film de trouver un distributeur, un exploitant de salles, ou une diffusion en télévision).

Mais ne nous cantonnons pas à la seule dimension financière de la production cinématographique. En effet, le « crowdfunding » apparaît être un atout de plus en plus pertinent à bien d’autres égards. Tout d’abord, le financement participatif se révèle être une solution adéquate afin de contourner un système de production  parfois un peu trop bien huilé… En se positionnant comme financement alternatif, il permet de soutenir des projets « boudés » par la voie classique et « mainstream » de la production audiovisuelle. En concentrant leurs investissements sur des films militants, originaux, audacieux, engagés… les internautes contestent la « censure » appliquée par les leaders de l’industrie, et une économie bornée au « star-system ». C’est ainsi qu’Entre leurs mains (de Céline Darmayan), documentaire  sur l’accouchement à domicile qui n’a pas réussi à trouver d’investisseurs « traditionnels », a vu le jour grâce à la plateforme de financement participatif Touscoprod (http://www.touscoprod.com/). Le « crowdfunding » est ainsi un réel moyen de faire émerger de nouveaux talents, et d’assurer une diversité culturelle, si chère à notre pays. Et même les « majors » y trouvent  leur compte : cela leur permet en effet de repérer des œuvres à haut potentiel, qu’ils n’auraient pas eu l’audace de découvrir eux-mêmes, compte-tenu de l’incertitude de la valorisation inhérente à tout produit culturel.

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Le financement participatif donne donc une visibilité inespérée à des films singuliers. Une visibilité d’autant plus forte que le projet est soutenu par toute une communauté : telle une logique de fans, les « investisseurs-internautes » vont s’organiser (notamment sur les réseaux sociaux) en tant que communauté militante et porter le projet jusque dans sa diffusion en salles. Ils assurent une audience, créent de l’évènement autour du film, s’en font l’écho… Cette dimension communautaire agit comme un moteur et devient même une stratégie marketing des plus pertinentes, en ce sens qu’elle fait exister le film, avant même sa réalisation ! Dès lors, il apparaît comme crucial de fidéliser cette communauté ; à cet effet,  le réalisateur se doit d’y mettre du sien, et de s’initier au « multitasking » : réalisateur, mais aussi communicant, publicitaire, expert en réseaux sociaux…

Mais quel est donc l’élément déclencheur qui pousse les internautes à investir sur tel ou tel projet ? Au-delà de la volonté de soutenir un proche, un ami, ou simplement un film que l’on considère intéressant, le « crowdfunding » est porteur de valeurs purement artistiques, bien loin de toutes considérations économiques. En effet, les investisseurs sont tout à fait conscients du fait qu’ils n’auront pas, ou peu, de retour sur investissement d’ordre financier. Les contreparties sont en fait symboliques (affiches de films, produits dérivés, places pour les avant-premières, ou encore la possibilité de donner son nom à l’un des personnages du film !). De cette façon, les internautes apparaissent comme donateurs, plus que comme de réels investisseurs ou coproducteurs (d’autant plus que juridiquement ils ne sont pas reconnus comme coproducteurs en tant que tels). Dans cette approche, nous pouvons considérer le financement participatif comme valorisant, comme un financement pour l’amour de l’art.

En quelques mots, si le financement participatif est encore malheureusement limité d’un point de vue financier, il prend cependant toute son ampleur dès lors qu’il permet de porter des films difficiles à monter (des films dits « à la marge »), sans compter son fort pouvoir marketing, basé sur le concept du « do-it-with-others» : des films montés grâce à l’appui de toute une communauté d’internautes très actifs, passionnés par cet art incroyable qu’est le cinéma, et toutes les valeurs qu’il véhicule.