QUAND LA PRESSE MAGAZINE PENSE ET UTILISE L’IMAGE COMME UN VERITABLE OUTIL MARKETING.

Comment et pourquoi la presse magazine use-t-elle de la puissance de l’image ? Plus précisément, comment un magazine cinématographique choisit-il de se servir de l’image comme d’un véritable outil marketing, pensé dans le cadre d’une stratégie commerciale, et ce, en vue de séduire et d’attirer le lecteur ?

Prenons l’exemple concret d’un magazine, l’un des plus connus et vendus en France : Studio Ciné Live. Soyons encore plus précis, en nous appuyant sur l’analyse de l’un de leurs dossiers (publié dans le numéro de Mars 2013), celui dédié au dernier film du réalisateur américain de cinéma indépendant : Spring Breakers d’Harmony Korine.

Parce que Studio Ciné Live offre ici à ses lecteurs un style et un traitement journalistiques loin d’être anodins, pour ne pas dire, pensés stratégiquement. Le magazine fait en effet le choix de placer l’image au cœur de son dossier, quitte à la substituer franchement au texte et à l’analyse critique et profonde qu’un magazine cinématographique est théoriquement censé produire. Car ici, l’image envahit tout, elle est tout, et fait passer le texte au second plan, en quelques lignes, telle une légende :

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Plus encore, l’image se fait ici « image-pulsion » (sans faire référence à la notion deleuzienne), dans la mesure où elle met en scène – de manière plutôt grossière – les corps adolescents de ces jeunes filles en maillot de bain, dans des poses pour le moins lascives et provocantes. Il s’agit donc précisément de faire appel aux pulsions du désir, aux pulsions sexuelles, sans aucune sublimation possible. Dès lors, la faculté de pensée et d’analyse du lecteur s’en trouve comme anesthésiée par cette invasion violente et ensorceleuse de l’image. D’autant plus que le texte accompagnant ces images est presque anecdotique, incapable de stimuler l’analyse, la raison et la pensée éclairée du lecteur. Effectivement, il s’agit d’un texte presque exclusivement orienté vers les actrices (à travers des informations stériles, telles que leurs dates et lieux de naissances, leurs filmographies et autres anecdotes sur leurs vies amoureuses), dans une négation quasiment totale du film (théoriquement sujet du dossier, rappelons-le). Sans compter que nous faisons ici face à la simple restitution des interviews fournies par le dossier de presse du film (produit par la société Mars Distribution). Autant dire que le travail journalistique est là plus que réduit à son minimum.

Cette utilisation de l’image est d’autant plus ironique que le film d’Harmony Korine dénonce justement ces mécanismes de pulsions (sexuelles, criminelles, addictives etc.), en mettant en scène et en interrogeant les pulsions adolescentes de ses personnages, nourries par une société américaine consumériste, et les conduisant fatalement vers un destin morbide et mortifère.

Intéressons-nous maintenant plus en détails au choix des images. Ces dernières sont brutes, sur un fond neutre, sans sublimation quelconque,  n’offrant ainsi que la vision de ces corps dénudés. Et comment ne pas y voir un choix conscient et stratégique quand on sait que le dossier de presse du film offrait d’autres images bien plus esthétiques, bien moins pulsionnelles, que celles choisies par Studio Ciné Live. En voici des exemples :

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Ainsi, dans son traitement journalistique, le magazine substitue clairement l’image au contenu et à l’argumentation. Studio Ciné Live adopte un système d’écriture pulsionnel, pensé dans le but d’éveiller les mécanismes de pulsion de ses lecteurs, grâce à la force manipulatoire, régressive (voire bêtifiante), hypnotique et divertissante de l’image. Et ce, dans une stratégie de séduction du lecteur : le charmer, l’amuser, le fidéliser.

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GRACE A INTERNET : TOUS « CRITIQUE DE CINEMA » ?

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Entre Facebook, twitter, site Internet et autres blogs, un simple clic suffit aujourd’hui à rendre public un avis, une opinion. Ces plateformes d’expression permettent à tout un chacun – sans grandes contraintes de temps, d’argent, ou même de gage de qualité – de s’exprimer publiquement sur à peu près tout et n’importe quoi. Et de toute évidence, les œuvres culturelles n’échappent pas à la règle, restant l’un des sujets préféré des internautes. Mais alors, suffirait-il de publier son avis sur Internet pour pouvoir se revendiquer critique d’art – ou, en l’occurrence, critique de cinéma ?

Avant toute chose, rappelons ce qui fait l’essence même d’une critique : un avis subjectif, un jugement singulier– et donc, éminemment contestable – sur une œuvre, et dépendant de paramètres aussi divers que purement personnels : les goûts, les valeurs, le passé, la culture, l’éducation etc.

De ce seul point de vue donc, publier son avis au sujet d’un film sur Allocine.com ou autre, constituerait une critique de cinéma. Evidemment non. Car « critique de cinéma » est bel et bien un métier requérant au moins de compétences, au mieux, un certain talent.

C’est notamment ce que revendique Jean-Michel Frodon, éminent critique et historien du cinéma, ayant officié dans divers titres de presse (à l’instar du Monde ou du Point), mais aussi comme directeur de rédaction du prestigieux Cahiers du cinéma (de 2003 à 2009). En effet, ce passionné de cinéma entend l’exercice de la critique comme une véritable profession. Selon lui, quand le simple amateur émet un avis direct et spontané, le critique lui – sans pour autant renier sa subjectivité – entreprend un difficile travail de mise en perspective et de recul sur ses premiers instincts et émotions.

Ainsi, ce que Jean-Michel Frodon nomme la « construction d’une distance »[1], permettrait au critique d’éviter de succomber au lourd – et parfois aliénant – poids d’une pensée commune, de la doxa, des valeurs, ou encore effets de mode construits par notre société. Il s’agit là d’une réelle compétence, celle de se transcender afin d’engager une réflexion critique de qualité, une subjectivité raisonnée, indépendante et authentique.

Dès lors, et afin d’acquérir cette compétence, le critique de cinéma doit faire appel à sa « culture cinéphile ». Car en effet, pour construire son raisonnement, s’émanciper de ses émotions premières et instinctives, le critique doit s’aider et puiser dans sa culture, entamant par la même un travail de « mise en perspective »[2]. Autrement dit, il est spécialiste du cinéma. Or, tout spectateur ne l’est pas.

Par ailleurs, n’oublions surtout pas que le critique reste un lien, un intercesseur entre art et public, entre film et spectateur. A cet effet, son arme, son outil, est sa plume. Car c’est par son talent d’écrivain que le critique espère transmettre sa compréhension du film, mais aussi, toute la complexité du langage cinématographique. Et encore une fois, il s’agit d’une véritable compétence, loin d’être à la portée de tous.

Ainsi, ne nous laissons pas berner par ce processus de « publication » qu’offre Internet. Car il ne suffit pas de « publier » pour transformer un simple avis en véritable critique, celle d’un professionnel, spécialiste du cinéma, et capable de transmettre une subjectivité raisonnée au seul moyen de ses mots.

[1] FRODON, Jean-Michel, La critique de cinéma, Cahiers du cinéma, Les petits Cahiers, SCEREN-CNDP, Paris, 2008

[2] Ibid.

VERS UN JOURNALISME « DE MARCHÉ » ? LES DERIVES DU JOURNALISME, SELON LE SOCIOLOGUE PIERRE BOURDIEU.

Ainsi, la pratique d’un journalisme critique, un journalisme dit « noble » serait en perdition. C’est en tous cas l’avis tranché de Pierre Bourdieu, éminent sociologue disparu en 2002. En effet, sans mâcher ses mots, Bourdieu dénonce une certaine forme de journalisme – selon lui dominante – polluée par les diktats néfastes de la logique marchande et marketing. Ce point de vue, Bourdieu l’a défendu dans de nombreux écrits, et notamment : L’emprise de journalisme[1] et Sur la télévision[2], tous deux publiés en 1996.

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Pierre Bourdieu

Pour le sociologue donc, le journalisme, sous l’influence des pratiques télévisuelles, ne répondrait plus qu’à une logique d’audimat, seule maîtresse de la hiérarchisation des sujets, du choix de ce dont il « faut » ou « ne faut pas » parler. Or, et toujours dans cette idée d’une course à l’audimat, ces sujets seraient fatalement peu risqués, peu originaux, voire formatés. Plus encore, leur seule valeur ne serait plus que commerciale et économique, dépendant uniquement du degré de leur visibilité médiatique. Dans le domaine culturel, il s’agira par exemple – et pour reprendre les termes mêmes de Bourdieu – de privilégier encore et toujours les « best-sellers », « auteurs consacrés » et autres « valeurs sûres ».

Cette tendance est d’autant plus prégnante aujourd’hui, quand on sait que la survie financière des médias dépend principalement de la publicité, et des annonceurs, ces derniers n’ayant d’autres motivations qu’un retour sur investissement, à savoir, en l’occurrence, une audience ciblée et maximisée au service de leurs publicités. Dès lors, au sein de cette véritable logique d’entreprise soumise à des objectifs de rentabilité, les journalistes seraient poussés à privilégier des sujets jugés « tendance », à miser sur la recherche d’une émotion fabriquée, sur du spectaculaire, du sensationnel, ou encore sur une course au « scoop à tous prix ». En d’autres termes, il s’agit de faire de « l’infotainment », de théâtraliser l’information, et non plus de la vérifier, de l’analyser en profondeur, selon les codes d’un journalisme dit « noble » et compétent. Ainsi, toujours selon Bourdieu, le maître mot serait dorénavant « faire simple, faire court », faire ludique, faire sexy, et ce, dans un renouvellement permanent de l’information.

Pire encore, cette dépendance à l’audimat et aux marchés financiers et commerciaux,  conduirait les médias à une veille concurrentielle, à un processus de mimétisme, produisant un contenu fatalement homogénéisé, prétendument accessible et plaisant au plus grand nombre.

Cependant, face à cette domination impériale, celle d’un journalisme commercial, compromis par des impératifs purement marchands, Pierre Bourdieu admet tout de même l’existence – ou devrions nous plutôt dire, la survie –  d’une frange de la profession, une frange qu’il envisage donc comme résistante. Ainsi, bien qu’en grande minorité, quelques journalistes – libres, indépendants et authentiques – n’auraient donc pas encore vendu leur âme à cette diabolique société de consommation, à cette logique marchande et marketing. Le sociologue, évoquant la frange dominante et compromise de la profession, ira même jusqu’à parler d’ « aliénation », point de vue très virulent qui lui vaudra d’ailleurs nombres d’attaques (ou de défenses ?) de la part d’une grande partie du métier se sentant plus que jamais offensée.

Aussi, et quand bien même cette prise de position serait exagérée, voire amalgamée, nous ne pouvons non plus nier que ces pratiques existent, et ce, de façon de plus en plus prégnante. Car, pour survivre dans cet univers hyperconcurrentiel, beaucoup ne misent plus que sur cette course effrénée aux audiences, via un contenu jugé fédérateur, mais finalement et véritablement aseptisé, formaté. Or, cela est loin d’être anodin quand on sait le puissant impact des médias généralistes sur la diffusion de la culture auprès du grand public. Car les médias participent à façonner et légitimer une certaine culture (une culture « uniformisante » et « réifiante », pour reprendre la pensée du sociologue Max Weber), auprès d’un certain public, un large public. Par leur influence, leur puissance, leur accessibilité, les médias forment les goûts du plus grand nombre. Dès lors, quand ces goûts découlent uniquement de critères purement commerciaux, nous devons nous alarmer. Quand le public n’est plus envisagé que comme une cible marketing, et la culture comme un triste produit de divertissement périssable, nous devons nous inquiéter.

Reste quand même à ne pas oublier, et même à saluer, cette frange « résistante » de la profession, que nous jugeons bien moins mince que ne le pense Bourdieu. Car il existe encore beaucoup de journalistes indépendants qui – bien qu’étant malheureusement dans une situation de plus en plus précaire – exercent un journalisme d’analyse, de réflexion, loin des diktats marketing, de l’agenda médiatique, et de la pression de l’audimat. Preuve en est, par exemple : le récent conflit opposant les actionnaires et les journalistes du quotidien Libération, ces derniers luttant au jour le jour pour sauvegarder leur indépendance et leurs compétences de journalistes, face à la gestion jugée trop « managériale » de leurs actionnaires.

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Enfin, n’oublions pas cette incroyable plateforme d’expression qu’est Internet, outil de publication libre de toutes pressions et influences, mais aussi principalement gratuit, n’assurant pas, ou peu, la survie financière de ceux qui y écrivent…


[1] BOURDIEU, Pierre, L’emprise du journalisme, Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 101-102, Mars 1994, pp. 3-9

[2] BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, Editions Liber, Paris, 1996

LA NOUVELLE STAR N’EN FAIT-ELLE PAS TROP AVEC LES RESEAUX SOCIAUX ?

Cette année, l’émission de télé-crochet musicale, La Nouvelle Star (diffusée sur la chaîne de la TNT, D8), passe une nouvelle vitesse sur la route du recours aux réseaux sociaux. Car non content de diffuser régulièrement à l’écran les tweets des téléspectateurs-internautes, ces derniers ont dorénavant la possibilité d’attribuer une « couleur » aux prestations des candidats (bleu s’ils ont aimé, rouge dans le cas contraire), privilège jusqu’ici réservé aux membres du jury (André Manoukian, Sinclair, Maurane et Oliver Bas). Difficile d’ailleurs d’échapper à ce nouveau mode de communication, tant il imprègne le programme. En effet, récapitulons brièvement cette lourde présence : d’abord, les appels (très) répétés de l’animateur (Cyril Hanouna) incitant les téléspectateurs à tweeter, puis les bandeaux en bas d’écran demandant – et diffusant – l’avis des internautes, mais aussi la « couleur » attribuée par ces derniers aux candidats, ou encore les tweets diffusés à l’écran, et enfin le fait que tous ces avis soient en plus commentés en direct par les protagonistes de l’émission (candidats, animateur, jury, et même le public qui n’hésite pas à acclamer ou huer les opinions de leurs collègues téléspectateurs ).

Avec autant d’acharnement, nous pourrions presque croire que l’activité sur Twitter ou Facebook est devenue tout aussi primordiale que le niveau réel de l’audience des téléspectateurs. Mais face à cette profusion, attention à l’overdose ! Car ces apparitions de plus en plus systématiques de tweets et avis peuvent parfois devenir quelque peu agaçantes. Tout du moins, cela peut potentiellement détourner l’attention du téléspectateur de ce qui devrait théoriquement être uniquement en jeu à ce moment-précis : la prestation du candidat.

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Mais alors, pourquoi tant insister ? Pourquoi tant inciter les téléspectateurs à s’exprimer sur les réseaux sociaux ? En premier lieu, pour leur force fédératrice. Car de vraies et influentes communautés se créent sur Facebook et Twitter. Des communautés de téléspectateurs qui s’engagent pour un programme, le commentent, et par là même, le diffusent au sein de la sphère numérique. En outre, plus on parle du programme, plus il devient l’un des « trending topics » du jour, contaminant peu à peu un nombre toujours plus grand d’internautes. Or, plus le programme est connu, plus il sera potentiellement regardé : somme toute, le B.A-BA de la publicité.

Seulement voilà : comment concrètement mesurer cet impact ? Comment réellement s’assurer que la popularité sur les réseaux sociaux induira une meilleure audience pour le programme ? Pour les plus optimistes, cela reste encore à prouver. Pour les sceptiques, rien n’est moins sûr. D’abord, parce que seule une faible part de la population française utilise aujourd’hui activement les réseaux sociaux (début 2012, seuls 5,2 millions de français avaient un compte Twitter, selon une étude menée par l’institut Semiocast [1]). Dès lors, on peut facilement imaginer que sur des émissions aussi populaires que La Nouvelle Star ou encore The Voice, la plupart des téléspectateurs ne soient pas utilisateurs des réseaux sociaux.

Par ailleurs, si l’on y regarde de plus près, les avis diffusés en direct sur La Nouvelle Star, ne concordent pas toujours avec l’issue réelle de l’émission : à savoir l’élimination chaque semaine, par le public, d’un candidat. A plusieurs reprises en effet, des candidats ayant reçu un « bleu » (donc, un vote favorable) de la part des internautes, ont tout de même été éliminés en fin d’émission. Preuve en est que cette communauté d’internautes ne reflète pas systématiquement l’avis de ceux qui votent. Et cela n’est pas anecdotique, car il existe bel et bien une différence entre le simple fait de publier son avis sur Internet, et celui de s’engager au point de voter pour soutenir un candidat, et de débourser au passage le prix d’un appel ou d’un sms. Dès lors, si prendre en compte ces avis postés en ligne reste un bon indicateur de ce qui marche – ou ne marche pas – dans l’émission, il ne faut surtout pas faire l’amalgame entre une communauté d’internautes bien spécifique, et un ensemble très divers des téléspectateurs et de « fans » de l’émission.

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Toutefois, malgré ces imprécisions, l’utilisation des réseaux sociaux reste – dans une certaine mesure – pertinente. D’abord, parce qu’il s’agit d’ancrer ce type de programme dans une tendance sociétale participative. Plus précisément, en faisant du téléspectateur un protagoniste de l’émission, on fait ce que nous pourrions qualifier de « télévision sociale », une télévision où le téléspectateur ne serait plus seulement envisagé comme un consommateur du programme, mais comme un « consommacteur ». L’intention semble alors être de vouloir donner un statut au téléspectateur, à partir duquel ce dernier s’envisagera comme l’égal des experts présents en plateau (en l’occurrence, le jury de La Nouvelle Star) et de leur parole sacrée. Somme toute, une façon illusoire de réduire le clivage entre ceux qui « font » la télé, et ceux qui la regardent (du populisme ? …). Cette stratégie est d’ailleurs plus que jamais en vogue sur nos écrans. Dernier exemple en date : L’émission pour tous diffusée quotidiennement sur France 2, animée par Laurent Ruquier, avec pour concept phare de donner voix au chapitre au public de l’émission (cette fois-ci, présent sur le plateau).

D’autre part, n’oublions pas que ce type d’émission (La Nouvelle Star) est en grande majorité produite pour – et consommée par – un public jeune, ces mêmes jeunes qui utilisent le plus les réseaux sociaux. Il semble alors évident et indispensable de prendre en compte leurs nouveaux modes de communication et d’information.

Enfin, et malgré une utilisation encore faible de Twitter (si l’on considère l’ensemble des téléspectateurs), ce qu’il s’y passe est paradoxalement largement diffusé et su par le public et les professionnels. Ainsi, lorsque l’émission de Sophia Aram sur France 2 subit une déferlante de commentaires négatifs sur les réseaux sociaux, tous s’en sont fait le relais (des médias aux professionnels, en passant par les téléspectateurs), ne faisant rien de moins que de nourrir une notoriété néfaste pour l’émission. Dès lors, comment ne pas considérer Twitter comme un leader d’opinion, faisant et défaisant les réputations de ses sujets. Et face à une Twittosphère bien souvent virulente et sévère, ces émissions populaires comme La Nouvelle Star filtrent sans complexes les Tweets qu’ils choisissent de diffuser, ne laissant passer – majoritairement – que les messages bienveillants et aseptisés.

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Ainsi donc, le paradoxe est intéressant : alors même que les réseaux sociaux ne sont pas en majorité utilisés par l’ensemble des téléspectateurs, leur utilisation est tout de même devenue un réel enjeu pour les producteurs de ce type d’émission, y voyant à la fois un indice de notoriété et un pouvoir d’influence, mais aussi le moyen de revendiquer être une télévision sociale et participative, qui implique et valorise ses téléspectateurs.

FRANCE TELEVISION ET LA VERSION MULTILINGUE : REFRACTAIRE OU SIMPLE RETARDATAIRE ?

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Alors que la grande majorité des chaînes (y compris TF1, M6, et les chaînes de la TNT) ont déjà franchi le pas, France Télévision peine à proposer ces programmes de fiction en version multilingue (sous-titrée). Mais pourquoi persister à diffuser des films / séries étrangères doublés en français ? D’autant plus que les conséquences ne sont pas si négligeables que ça…

Avant tout, dans un système médiatique gouverné par la loi de l’audimat, France Télévision prend le risque de s’amputer d’une partie de son public. Combien sont ceux qui, lors du traditionnel « film du dimanche soir », ont décidé de passer sur les chaînes concurrentes, découragés par la version française, et souvent par un doublage plutôt pénible ? Et par ailleurs, n’y a-t-il pas contradiction avec les valeurs défendues par France Télévision ? En effet, la télévision de service public se positionne dans le paysage médiatique comme grand défenseur de  l’accès à la culture, de la diversité, de l’éducation… Or, en continuant à diffuser en version française, France Télévision ignore la richesse de la diversité linguistique et prive le public français de s’initier à l’apprentissage  de langues étrangères (ou du moins à l’accoutumance de celles-ci).

Mais alors, pourquoi s’entêter à diffuser en version française ? Pour défendre la culture et la langue françaises, toutes deux noyées dans une marée de programmes nord-américains hyper concurrentiels ? On en doute…  Peut-être alors, est-ce moins un véritable  « entêtement », que la simple idée que là n’est pas la priorité des téléspectateurs français. Si certes, beaucoup n’ont que faire de la possibilité de regarder leurs programmes en version originale, pourquoi priver ceux qui au contraire le souhaitent, ou du moins sont prêts à l’envisager ? D’autant plus qu’il ne s’agit pas de diffuser systématiquement en version originale, mais simplement de laisser le choix aux téléspectateurs de regarder la version qu’ils désirent…

France Télévision devrait également considérer plus sérieusement les habitudes de « consommation audiovisuelle » de la nouvelle génération de téléspectateurs, qui coutumière de séries et films disponibles gratuitement, à la demande, et en version originale sur Internet, est de moins en moins encline à regarder les chaînes télévisées, surtout lorsque ces dernières programment en version française, à heures fixes, et bien souvent longtemps après la première diffusion dans le pays d’origine (essentiellement les Etats-Unis).

Nous ne pouvons alors qu’espérer que la version multilingue se généralise plus rapidement à l’ensemble des programmes diffusés par France Télévision. Autrement, ne nous étonnons plus du fait que nous français, soyons réputés pour notre mauvaise maîtrise des langues étrangères…

LES KARDASHIANS, BUSINESS ET TELE-REALITE

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Kim Kardashian (et sa famille) s’est peu à peu imposée comme la reine incontestée de la télé-réalité. Mais comment est-elle passée du statut de la bimbo lambda en mal de médiatisation, à celui de businesswoman superstar, experte dans l’art de mettre en scène sa vie privée ?

Avec le recul, il semble que l’ascension tient beaucoup moins d’un pur concours de circonstances, que d’une stratégie de communication bien pensée et préméditée. La tête pensante de cette stratégie ? La propre mère de la future « poule aux œufs d’or » : Kris Jenner (du nom de son second mari, ex-gloire « made-in USA » des Jeux Olympiques d’athlétisme). Kris, auto-proclamée « momager » (mix de « mom » et « manager »), est le stéréotype même de la mère frustrée qui donne un second souffle à sa vie grâce à celle de sa progéniture. Pire encore, elle a réussi à faire de ses enfants son gagne-pain, et un sacré bon gagne-pain !

Mais retournons quelques années en arrière. A l’époque, Kim K n’existe médiatiquement que par sa présence dans les soirées hollywoodiennes aux côtés de la jeunesse dorée californienne (avec à sa tête, une ancienne « gloire » de la télé-réalité : Paris Hilton). Mais sa « notoriété » (le mot est fort) peine à dépasser le monde de la nuit de la côte ouest américaine. Dès lors, comment réussir à faire parler de soi quand on n’a réellement aucun talent, et surtout sans trop se fouler ? La solution est vite trouvée : le sexe bien sûr ! Rien de très étonnant, surtout dans une société où l’industrie pornographique est plus que lucrative ! Ainsi, la vidéo des galipettes de Kim K avec un pseudo chanteur de R’n’B ne tarde pas à être publiée sur le web, et à attirer quelque uns des projecteurs de la sphère médiatique américaine sur notre starlette en puissance. Diffusée ou non contre le gré de Mlle Kardashian (permettons nous d’en douter), cette vidéo va être l’occasion rêvée pour Kim et sa mère de convaincre une chaîne de télévision (E ! Entertainment, la Mecque des programmes de télé-réalité) que ce coup de projecteur est suffisant pour attirer l’attention du public américain. C’est ainsi que va commencer l’interminable mise en scène (du moins à ce jour), dans un show de télé-réalité, de la vie privée de Kim, ses frères et sœurs, sa mère, son beau-père (famille recomposée oblige), ses amis, ses animaux de compagnie…

Kim Kardashian

Jusque-là, rien d’incroyablement étonnant. Dès le début des années 2000, ce type d’émissions de télévision est monnaie courante. La vie privée (d’anonymes ou célébrités) transposée dans la sphère publique médiatique est devenue un réel genre télévisuel qui rapporte gros. Mais les « héros » de ces émissions de télé-réalité sont presque systématiquement oubliés aussi vite qu’ils sont apparus. Rares sont ceux qui s’imposent sur la longueur dans la scène médiatique, et surtout qui en font un business terriblement rentable. Mais alors, comment la famille Kardashian a-t-elle transformé l’essai, pour s’imposer comme dynastie régnante du petit écran ? Comment gagne-t-elle aujourd’hui des millions grâce à ce système médiatique ?

Intéressons-nous d’abord au genre du programme en lui-même. Que montre-t-il de si passionnant pour réunir aujourd’hui un public de fidèles de plus en plus large (bien au-delà des frontières nord-américaines) ? Qu’on s’en étonne ou non, il n’y a là rien d’incroyablement révolutionnaire. Le concept n’est pas nouveau et reprend tous les codes de la télé-réalité : des caméras qui suivent au jour le jour la vie d’une famille californienne huppée. Si toutefois le concept n’est pas nouveau, il a fait ses preuves. Le succès d’une telle émission tient tout d’abord de sa force addictive (que l’on retrouve dans tous les concepts télévisuels fonctionnant par « épisodes ») : le téléspectateur veut savoir ce qu’il adviendra, au fil des épisodes, de ses « héros » préférés. Qui plus est, et contrairement à des séries de pure fiction, il s’agit de mettre en scène la « vraie vie des gens » (du moins est-elle perçue comme telle par les téléspectateurs), ce qui facilite le phénomène d’identification du public à ces personnages de télé-réalité.
Ainsi basé sur un format bien rodé, le show de télé-réalité de la famille Kardashian a su trouver sa valeur ajoutée, lui permettant de s’imposer comme chef de file d’une armée de programmes de télé-réalité, qui envahit aujourd’hui les grilles télévisuelles du monde entier. Mais alors, quelle est cette « valeur ajoutée » ? Tout d’abord, le programme est fondé sur un élément universel, et au cœur des préoccupations de chacun : la famille et les relations interpersonnelles qui s’y jouent. Entre rivalités fraternelles, problèmes conjugaux, et crises d’adolescence, chacun y trouvera un parallèle avec sa propre vie de famille. L’identification est d’autant plus aisée que la famille Kardashian est une famille nombreuse et recomposée, où tous les caractères et personnalités sont représentés : de Kim la diva, à Kourtney la mère de famille, en passant par Khloe l’excentrique, Kendall et Kylie les ados, et Bruce le patriarche excédé… Le choix est alors large pour s’attacher à l’un ou l’autre des protagonistes.
Paradoxalement, ce caractère universel de la structure familiale s’oppose à une autre force du programme, bien moins universelle : le déploiement de richesse et de la célébrité de la famille Kardashian. En effet, si les liens qui unissent les membres de cette famille sont partagés par le plus grand nombre, son mode de vie, lui, est beaucoup moins répandu. Pour preuve, les Kardashians sont loin d’être timides lorsqu’il s’agit d’étaler devant les caméras leurs sublimes maisons, voitures, dressings, vacances dans des paradis terrestres, soirées hollywoodiennes, personnel de maison, maquilleurs et coiffeurs à domicile… Si cet étalement de richesse peut être perçu à juste titre comme indécent, nous pouvons tout de même le considérer comme un facteur clé du succès de l’émission, en ce sens qu’il « fait rêver » nombre de téléspectateurs. Pour beaucoup, ce mode de vie représente une vie idéalisée, une vie à laquelle le « citoyen moyen » n’a pas accès, sinon par le prisme de la télévision justement. Bien sûr, la « vie rêvée » des Kardashians est toute relative, mais force est de constater que pour toute une tranche de la population, cible première de ce genre de programme, la richesse, la beauté, la célébrité… font rêver. Et au-delà du côté « bling-bling » des Kardashians, le public (surtout américain) s’amuse, s’intrigue, de cette famille quelque peu « exotique » qui ne répond pas à l’image stéréotypée de la star de cinéma US hollywoodienne, en mettant en avant des starlettes très brunes, voluptueuses, et arméniennes (par leur père).

Outre le programme en lui-même, intéressons-nous maintenant à ce qui s’est construit tout autour : un immense business. Fort du succès de l’émission, les Kardashians et leurs équipes savent en tirer un maximum de profit, et se révèlent être de redoutables businessmen et experts en communication (en médiatisation de leur vie privée). Ils n’hésitent alors pas à user le filon jusqu’au bout, et ont au fil des ans construit un véritable Empire Kardashian. Tous (menés par Kris, la « momager ») ont fait de leur nom une marque. Et preuve de cette notoriété qui ne repose sur rien de concret, la « marque » Kardashian réunit à peu près tout et n’importe quoi : émissions de télé-réalité, lignes de prêt-à-porter, maquillage, boissons, chaussures… Sur leur nom et leur image, les Kardashians vendent tout ce qu’ils veulent, et dans le monde entier.

La famille Kardashian incarne parfaitement une forme de notoriété aujourd’hui fondée sur le néant, et pire encore sur l’absence de talent et de compétence. Leur métier consiste à « se montrer ». C’est l’avènement de la forme, au détriment du fond. Dans une société de l’image, les Kardashians sont rois. Dans une société du « storytelling » et de la médiatisation de la sphère privée, les Kardashians sont rois. Dans une société de consommation, les Kardashians sont encore rois. En d’autres termes, ils tirent profit d’une image vide de sens, fabriquée par la télévision et tous les stéréotypes qu’elle a créé, et vendue sur un marché aussi large qu’international.

La famille Kardashian a judicieusement mis en scène sa vie privée, commercialisé son image, et s’est peu à peu introduit dans les foyers du monde entier. Leur présence sur le petit écran américain (entre tous leurs shows de télé-réalité et les divers programmes de divertissement auxquels participe l’un ou l’autre des membres de la famille) est telle, qu’ils ont connu il y a peu la consécration ultime pour toute personnalité américaine : Oprah Winfrey, la « papesse » de la télévision US, leur a consacré il y a peu une émission spéciale.
Mais jusqu’à quand les Kardashians pourront-ils exploiter le filon avant de lasser, et de retomber dans l’oubli, comme toute star de télé-réalité qui se respecte ? Verra-t-on la nouvelle génération de la famille (certains nés devant les caméras, comme les enfants de l’une des sœurs, Kourtney) grandir à la télévision ? Sommes-nous entrain de voir se réaliser devant nos yeux le film de Peter Weir The Truman Show ?