GRACE A INTERNET : TOUS « CRITIQUE DE CINEMA » ?

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Entre Facebook, twitter, site Internet et autres blogs, un simple clic suffit aujourd’hui à rendre public un avis, une opinion. Ces plateformes d’expression permettent à tout un chacun – sans grandes contraintes de temps, d’argent, ou même de gage de qualité – de s’exprimer publiquement sur à peu près tout et n’importe quoi. Et de toute évidence, les œuvres culturelles n’échappent pas à la règle, restant l’un des sujets préféré des internautes. Mais alors, suffirait-il de publier son avis sur Internet pour pouvoir se revendiquer critique d’art – ou, en l’occurrence, critique de cinéma ?

Avant toute chose, rappelons ce qui fait l’essence même d’une critique : un avis subjectif, un jugement singulier– et donc, éminemment contestable – sur une œuvre, et dépendant de paramètres aussi divers que purement personnels : les goûts, les valeurs, le passé, la culture, l’éducation etc.

De ce seul point de vue donc, publier son avis au sujet d’un film sur Allocine.com ou autre, constituerait une critique de cinéma. Evidemment non. Car « critique de cinéma » est bel et bien un métier requérant au moins de compétences, au mieux, un certain talent.

C’est notamment ce que revendique Jean-Michel Frodon, éminent critique et historien du cinéma, ayant officié dans divers titres de presse (à l’instar du Monde ou du Point), mais aussi comme directeur de rédaction du prestigieux Cahiers du cinéma (de 2003 à 2009). En effet, ce passionné de cinéma entend l’exercice de la critique comme une véritable profession. Selon lui, quand le simple amateur émet un avis direct et spontané, le critique lui – sans pour autant renier sa subjectivité – entreprend un difficile travail de mise en perspective et de recul sur ses premiers instincts et émotions.

Ainsi, ce que Jean-Michel Frodon nomme la « construction d’une distance »[1], permettrait au critique d’éviter de succomber au lourd – et parfois aliénant – poids d’une pensée commune, de la doxa, des valeurs, ou encore effets de mode construits par notre société. Il s’agit là d’une réelle compétence, celle de se transcender afin d’engager une réflexion critique de qualité, une subjectivité raisonnée, indépendante et authentique.

Dès lors, et afin d’acquérir cette compétence, le critique de cinéma doit faire appel à sa « culture cinéphile ». Car en effet, pour construire son raisonnement, s’émanciper de ses émotions premières et instinctives, le critique doit s’aider et puiser dans sa culture, entamant par la même un travail de « mise en perspective »[2]. Autrement dit, il est spécialiste du cinéma. Or, tout spectateur ne l’est pas.

Par ailleurs, n’oublions surtout pas que le critique reste un lien, un intercesseur entre art et public, entre film et spectateur. A cet effet, son arme, son outil, est sa plume. Car c’est par son talent d’écrivain que le critique espère transmettre sa compréhension du film, mais aussi, toute la complexité du langage cinématographique. Et encore une fois, il s’agit d’une véritable compétence, loin d’être à la portée de tous.

Ainsi, ne nous laissons pas berner par ce processus de « publication » qu’offre Internet. Car il ne suffit pas de « publier » pour transformer un simple avis en véritable critique, celle d’un professionnel, spécialiste du cinéma, et capable de transmettre une subjectivité raisonnée au seul moyen de ses mots.

[1] FRODON, Jean-Michel, La critique de cinéma, Cahiers du cinéma, Les petits Cahiers, SCEREN-CNDP, Paris, 2008

[2] Ibid.

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